LA CLE DE LA PARITE par Clara Dufour

Publié le par Olga Trostiansky

Article – Madame FIGARO du  29août 2009,

Le constat est sans appel : dans les conseils d’administration des grandes entreprises, on compte moins d’une femme pour dix hommes. Faut-il imposer des quotas au nom de la parité ? Oui, répondent 71% des Français interrogés pour le sondage exclusif Madame Figaro-CSA. Mixité, égalité, complémentarité : nouvelle devise pour une révolution des mentalités.

 

Dans les hautes sphères des entreprises publiques et celles cotées en Bourse, le pouvoir se conjugue encore au masculin. Un cercle de costumes sombres où les tailleurs sont une « archiminorité ». Si les femmes représentent 47 % de la population active, elles butent sur un obstacle invisible dès qu’il s’agit d’accéder aux instances de décisions. Ce plafond de verre n’est pas une chimère.Les chiffres parlent d’eux-mêmes : les femmes ne représentent que 17,2 % des dirigeants d’entreprises et seulement 7,5 % de celles du Cac 40 (1). Au niveau des conseils d’administrations (C. A.) des 500 premières sociétés françaises, le taux de féminisation stagne à 8 %, soit moins d’une femme pour 10 hommes. Une réalité « honteuse », selon le ministre du Travail, Xavier Darcos, dénoncée dans un rapport sur l’égalité professionnelle qui lui a été remis en juillet dernier par Brigitte Grésy (2). S’inspirant de l’exemple norvégien, le rapport préconise d’imposer un quota de 40 % de femmes d’ici à six ans dans les C. A. des entreprises publiques et celles cotées en Bourse de plus de 1 000 salariés. Ces sociétés auraient l’obligation defranchir le cap des 20 % en deux ans. En cas de non respect, les sanctions pourraient aller jusqu’à l’annulation d’une nomination. Cette proposition choc devrait être discutée entre Xavier Darcos et les partenaires sociaux, qui se rencontreront à l’automne prochain pour débattre de l’égalité professionnelle.Jusqu’à présent, toute tentative pour légiférer dans ce sens a été retoquée par les politiques. L’idée fait débat, même chez certains défenseurs de la parité qui l’associent à une discrimination positive. Nous avons voulu poser la question qui dérange : faut-il en passer par les quotas pour donner aux femmes davantage de place dans les instances dirigeantes ?
(1)     Insee 2008
(2) Inspectrice générale des Affaires sociales.

La réponse des Français interrogés par le CSA pour Madame Figaro est sans appel. Hommes et femmes confondus, à 71 % ils sont favorables à une loi imposant 40 % de femmes dans les C. A. des grandes sociétés. Une demande particulièrement forte chez les moins de 30 ans, mais qui s’exprime quels que soient l’âge, la sensibilité politique ou la catégorie sociale. « Nos élites doivent davantage refléter la société, voilà ce que déclarent les Français à travers ce sondage », analyse Jean-Daniel Lévy, directeur de CSA Politique-Opinion. « Face à une république qui ne parvient pas à atteindre son objectif de parité, ils sont favorables à une mesure plus contraignante pour changer la donne. » Ce n’est donc pas par dépit que les quotas sont plébiscités, mais plutôt par volontarisme.

 

POURQUOI LES ENTREPRISES DOIVENT BOUGER

Les Français le disent sans ambages : une plus forte présence féminine dans les C. A. améliorerait l’image (58 %), la gestion humaine (52 %) et la politique environnementale interne des entreprises (48 %). Les experts que nous avons interrogés se défendent d’une analyse sexiste, mais partagent ce constat : hommes et femmes entretiennent un rapport différent à la gestion du risque, au temps et au collectif. Les entreprises auraient tout à gagner à se féminiser. Parmi les 500 plus grandes entreprises américaines, celles dont le pourcentage de femmes au sein du C. A. est le plus élevé ont dégagé en 2007 un retour sur capitaux investis supérieur de 66 % à celui des groupes affichant la plus faible proportion d’administratrices. Les Français le savent : les quotas seuls ne suffiront pas. C’est à l’école, mais aussi au sein du foyer, dans une meilleure répartition des tâches, que les femmes pourront gagner leur droit à l’égalité. La crise économique leur offre l’occasion de faire valoir leur différence, soulignent nos experts, révélant la nécessité d’une gestion plus ouverte, plus prudente, plus mixte.

Sondage exclusif Madame Figaro-CSA réalisé par téléphone les 29 et 30 juillet 2009 au domicile des personnes interrogées. Échantillon national représentatif de 1 059 personnes âgées de 15 ans et plus, constitué d’après la méthode des quotas (sexe, âge, profession du chef de ménage), après stratification par région et catégorie d’agglomération. Tous les résultats sur www.csa.eu.

 

LAURENCE PARISOT, présidente du Medef

« Après mon élection à la tête du Medef, en 2005, j’ai eu l’occasion de dire que j’étais favorable aux quotas. Pour les femmes, c’est dur partout : dans les entreprises, les administrations, la recherche, au sommet des universités. En politique, elles en prennent plein la figure. Il est nécessaire d’instaurer un mécanisme limitant les dérives machistes. Plus qu’une question d’égalité hommes-femmes, il s’agit d’un enjeu d’égalité des chances encore inexistant en 2009 pour les jeunes femmes, surtout celles issues des banlieues ou des zones rurales, et même pour les seniors. Je crois aussi à la nécessité d’un travail à accomplir avec l’Éducation nationale. À une jeune fille excellente en maths, on fait miroiter des postes de contrôle. On lui dit trop rarement qu’elle a l’étoffe d’un chef d’entreprise. »

« Le procédé du quota me désole »

EVELYNE SEVIN, chasseuse de têtes chez Egon Zehnder International

« Je comprends l’envie d’imposer un quota de femmes, mais le procédé me désole. Il y a dans cette forme de discrimination positive un fatalisme que je ne partage pas. Imposer 40 % de femmes aux conseils d’administration est une chose, encore faudrait-il avoir 40 % de femmes dans les comités exécutifs. Cela me paraît être le cœur du problème auquel nous devons nous atteler : celui du vivier. Les femmes P.-D.G. sont trop rares. Pourquoi ? Les femmes s’orientent davantage vers des postes d’expertise que de management ou à responsabilités opérationnelles. Il faut qu’elles s’autorisent à être en première ligne. »

« Les femmes doivent montrer une autre image d'elles-mêmes »

AUDE DE THUIN, présidente du Women’s Forum

« La crise économique a montré les limites d’une gestion unilatérale, essentiellement faite par les hommes. Les Français souhaitent une meilleure complémentarité. Ceci dit, je comprends ceux qui craignent que l’on privilégie le sexe plutôt que les compétences. Mais, sans quotas, rien ne changera. Face aux sceptiques, les femmes doivent donner une autre image d’elles-mêmes. Elles ont les compétences, mais sont souvent leurs propres ennemies. À elles de réaliser qu’elles peuvent avoir un impact sur la société. Les femmes ont des qualités différentes de celles des hommes, notamment une gestion plus prudente. Elles ne visent pas le profit immédiat. Cette complémentarité est nécessaire. »

« En finir avec la cooptation entre hommes »

BRIGITTE GRÉSY, inspectrice générale des Affaires Sociales

« Depuis des générations, les élites françaises privilégient ceux qui leur ressemblent. Seuls les quotas peuvent en finir avec ces clubs d’hommes qui se cooptent entre eux. Ce n’est pas faire un cadeau empoisonné aux femmes car elles seront recrutées à compétences égales. La France est le pays où il y a le plus fort taux de femmes qui travaillent (80 % des 25-49 ans), mais la société n’a pas pris en compte cette donnée en termes de services (crèches, garde d’enfants…). »

« La diversité des compétences est enrichissante »

LOUIS SCHWEITZER,président de la Halde (Haute Autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité)

« Ce sondage révèle un consensus si large qu’il nous permet d’espérer une loi fixant un quota de femmes dans les instances dirigeantes. Je suis président de conseil d’administration et je mesure l’atout de la parité. À être trop renfermé sur soi-même, on prend le risque de ne pas savoir s’adapter au changement. Les quotas vont obliger les C. A. à s’ouvrir en recrutant d’autres profils. Chez Renault, nous avons une administratrice ancien bâtonnier, et une autre, ancienne présidente du CNRS (Centre national de la recherche scientifique). Dans une instance collective, la diversité des compétences est enrichissante. »

 

  

UN BONUS POUR L’ENTREPRISE

Plus de femmes dans les conseils d’administration est d’abord perçu par les Français comme une avancée positive pour les femmes (60 %). Mais c’est aussi jugé comme un atout pour les entreprises. Dans l’ensemble, les moins de 30 ans et les quadras sont les plus nombreux à pointer ces bénéfices, de même que les cadres et les professions libérales. Une très petite minorité – jamais plus de 4 % – estime que l’arrivée de femmes dans les C. A. sera « pénalisante », hormis sur la question de l’articulation vie privée-vie professionnelle, où le chiffre passe à 12 %. Les femmes sont les plus nombreuses à exprimer cette crainte (13 % contre 11 % pour les hommes), probablement conscientes qu’à moins d’une meilleure répartition des tâches domestiques, elles devront faire des sacrifices. Un point divise les Français : 47 % jugent qu’une présence accrue de femmes dans les C. A. n’influencera pas les performances de l’entreprise, contre 46 % qui y voient une amélioration. « Une façon de signifier que la femme est l’égale de l’homme », analyse Jean-Daniel Lévy.

Publié dans femmes

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