"Agir pour l'égalité professionnelle" par Françoise Héritier

Publié le par Olga Trostiansky

Intervention de Françoise Héritier à l’occasion du

DINER-DEBAT DE L’ASSEMBLEE NATIONALE,  6 mars 2013

Hôtel de Lassay

 

Agir pour l’égalité professionnelle  

  

Savez-vous qui a découvert l’anomalie génétique à l’origine de la trisomie 21 ? Elle s’appelle Marthe Gautier et personne ne la connaît parce que le crédit de son travail de chercheuse et celui de sa découverte ont été attribués à l’assistant du patron de son laboratoire. Certes, elle n’a pas protesté très fort. Mais ce fut un détournement avalisé par le patron même de son laboratoire, soucieux de renommée dans les publications scientifiques et dans les colloques internationaux. Personne, dans le milieu concerné, n’a rien trouvé à redire à ce détournement parce qu’il concernait une femme : il n’aurait pu se faire au détriment de n’importe quel homme. Dans l’esprit de tous, pour la crédibilité et pour le renom de la découverte, pour son sérieux, il valait mieux qu’elle soit mise au crédit d’un homme. La mettre au nom d’une femme aurait amoindri sa valeur, comme si l’ « amoindrissement » collectif du statut des femmes dans le regard public se communiquait à leurs oeuvres ou, à l’envers, mais avec le même sens, comme si la valeur intrinsèque et la capacité de crédit accordées à une découverte impliquaient naturellement qu’elle soit l’oeuvre d’un homme.

 

C’est pour ces mêmes raisons que la découverte du virus du sida, en France, a été créditée pendant longtemps au seul Luc Montagnier, patron du laboratoire, alors que les authentiques découvreurs sont Françoise Barré-Sinoussi et Claude Chermann (un homme, certes, mais moins titré que le patron), injustice réparée récemment, mais partiellement, par l’octroi du prix Nobel à deux d’entre eux.

 

Il a fallu plus longtemps encore à Rita Levi-Montalcini, la grande neurobiologiste , qui a eu le prix Nobel en 1986, soit quarante-cinq ans après qu’elle eut découvert le facteur de croissance neuronale, ce qui a permis d’avancer dans le traitement des tumeurs cancéreuses ou de la maladie de Parkinson, et encore a-t-elle du le partager avec un assistant qui ne rejoignit pourtant  son laboratoire que des années après.

 

Que dire de Marie Curie à qui fut refusé officiellement le titre de Professeur à la Sorbonne parce qu’elle était femme avant d’être savante et que, pour la « dignité » de la fonction, il valait mieux qu’un homme occupât ce poste ? Que dire aussi des femmes oubliées qui ont découvert la double hélice de l’ADN ou les principes de la fission nucléaire ?

 

Si nous nous tournons vers des temps plus anciens, c’est leur vie même que les femmes risquaient à vouloir être savantes et à s’aventurer à la compétition en ce domaine avec les hommes. Hypathie, célèbre philosophe et mathématicienne des 3° et 4° siècles ap. J.C., qui inventa l’astrolabe et la planisphère, enseignait sur la place publique, faute de lieu. L’évêque Cyrille la fait attaquer et littéralement mettre en pièces par des chrétiens fanatiques puis fait brûler les morceaux de son corps. L’ostentation de son savoir rendait celui-ci doublement répréhensible.

 

Pour ne pas parler de la simple oblitération par défaut de la réalité historique. Toutes les grandes inventions préhistoriques, de même que les créations artistiques ou cultuelles, ont jusqu’ici toujours été imputées au seul génie créateur de l’homme, au sens du mâle de l’espèce humaine. Depuis peu, on montre que les femmes ont sans doute participé à l’exécution des peintures pariétales et qu’elles sont sans doute à l’origine de la domestication des espèces cultivées car c’étaient elles qui cueillaient les espèces sauvages, les rapportaient et avaient la possibilité d’observer les conditions de leur germination et de leur croissance.

 

A l’heure actuelle, même dans des situations où l’égalité de compétence et de statut est théoriquement admise, des femmes de savoir, expertes en leur domaine, ont pratiquement toutes connu ces instants désarçonnants où, seules femmes dans une réunion professionnelle où l’on débat d’un problème, elles ont avancé une idée ou une solution qui, comme une pierre chute dans un puits, sont tombées dans un silence poli, voire gêné. Elles se demandent vaguement si elle n’ont pas, par inadvertance, dit une ineptie jusqu’à ce que, quelques instants plus tard, un homme énonce cette même idée, accueillie cette fois-ci avec enthousiasme, en oubliant qu’elle avait déjà été émise par une femme.

 

La situation, celle du genre, a la vie dure. Rita Montalcini, encore elle, disait de ses chercheuses qu’elles étaient « toutes excellentes. Parce que les femmes ont été entravées pendant des siècles. Quand elles ont eu accès à la culture, elles ont été comme des affamées. Et la nourriture est bien plus nécessaire à l’affamé qu’à celui qui est déjà rassasié ». Et elle ajoute : « Génétiquement, hommes et femmes sont identiques, mais épigénétiquement (c’est-à-dire dans leur développement individuel et collectif), non, car le développement des femmes a été volontairement freiné ». Elle dit là de manière forte une réalité. Il faut commencer par tordre le cou à une idée fausse, et pourtant très répandue, qui postule qu’hommes et femmes n’ont pas le même cerveau ou ne s’en servent pas de la même manière. Les études actuelles les plus poussées en neurologie biologique montent au contraire une parfaite identité. La différence dans les aptitudes dépend de l’ignorance où les femmes ont été tenues dans le cadre du système archaïque de pensée du « genre », qui fixe et définit étroitement ce qui est attendu de chaque sexe, le sexe féminin étant considéré comme inférieur et en tous points « cadet » et dépendant du sexe masculin.

 

Les faits rapportés ci-dessus ne sont pas que des anecdotes. Ce sont en réalité des « faits sociaux totaux ». Ils en disent long sur le rapport des sexes entre eux, sur le rapport des sexes avec le travail, l’intelligence, le prestige, le savoir, le pouvoir. Or les femmes ne sont pas, par nature, seulement capables d’obéir, d’exécuter et non de créer. Elles ne sont pas, par nature, prédisposées au soin et à l’entretien. Elles ne sont pas, par nature, prédisposées aux tâches jugées dégradantes ou humiliantes. Elles ne sont pas seulement de petites mains agiles. Elles ne sont pas non plus, par nature, dépourvues de curiosité intellectuelle, d’ambition, de volonté de réussite, voire de commandement. Les comportements socialement attendus, le « genre », sont un effet de l’éducation et du formatage qui se fait dès la naissance. On n’élève ni ne parle aux enfants de la même manière selon qu’ils sont fille ou garçon. Ce formatage est présent dans les esprits des deux sexes et nous le reproduisons sans nous en rendre compte, de manière implicite.

 

Un modèle archaïque dominant (dont nous avons tant de mal à nous déprendre depuis un peu plus d’un siècle que le mouvement vers l’égalité est réellement amorcé dans les consciences et dans les actes) a, durant des dizaines de millénaires, assigné les femmes à la maternité, au domestique, à la sphère de l’intime, et leur a laissé assumer seules le poids écrasant tant de la reproduction sociale sans investissement sur elles en retour ni même reconnaissance officielle du fait, que de la reproduction sans cesse renouvelée du quotidien, ensemble de tâches nécessaires mais considérées comme improductives. Cette situation perdure encore dans une bonne partie des sociétés humaines.

 

Ce modèle universel a été mis en oeuvre au Paléolithique pour des raisons intellectuelles fortes qui tenaient à des constatations que nos ancêtres n’étaient pas en mesure d’interpréter correctement, qui ont fait des femmes des réceptacles que les hommes devaient utiliser pour y faire croître leur fruit. Les femmes y ont été astreintes par des méthodes étables au fil des temps d’une rare efficacité :  privées du statut de personne juridique et du droit de disposer librement de leur propre corps (pas le libre choix du conjoint ni des enfants) ; privées de l’accès au savoir , qui permet l’esprit critique et l’insoumission ; privées des fers de lance économique, politique ou religieux par l’impossibilité d’accéder aux situations de pouvoir. Enfin, pour assurer la solidité du tout, un corps de jugements de valeur hautement négatifs se retrouve universellement, justifiant leur enfermement par leur nature sexuée dans une sphère de mépris, déni, dénigrement, humiliation. On parle alors de « poncifs », de « stéréotypes », de « clichés », de « préjugés » d’un autre âge, comme s’il s’agissait d’une écume langagière dénuée de véritable importance, reliquat de quelques fâcheuses tendances machistes du passé. Rien n’est plus faux. Il ne s’agit pas de reliques, mais du moteur justificatif même et de l’énonciation usuelle immédiate de la « valence différentielle des sexes » : les femmes sont considérées, de par leur nature même, comme mineures, incapables, fondamentalement éloignées de la sphère de la raison et doivent donc légitimement être exclues des sphères de l’action et du pouvoir.

 

C’est sur cette toile de fond que doit se comprendre la lutte particulière pour l’inscription professionnelle égalitaire des femmes en partant du principe que leurs compétences et aptitudes sont égales à celles des hommes.

 

Comment lutter ? En montrant avec opiniâtreté la nature idéelle, et non issue de la nature, de ces constructions. Il s’agit bien de constructions mentales. Oui, pour qu’une découverte ou qu’une avancée scientifique soit considérée comme  crédible et intéressante, il vaut mieux, même dans nos sociétés avancées, qu’elle soit mise au crédit d’un homme. Nous l’avons vu avec bien des exemples désormais connus. Oui, la simple caractérisation implicite des mots que l’on prononce associe en esprit les termes : chercheur, recherche, rationalité, expérience, expérimentation, technique, sciences physiques, mathématiques, ingénierie au sexe masculin positivé, (mais aussi charisme, transcendance, autorité, décision, pouvoir, aventure...) et les termes : irrationalité, sensibilité, intuition, empathie, immanence, crédulité, croyance, foi (mais aussi douceur, soumission, conservatisme...-) au sexe féminin. Oui, il est faux de penser que si les entreprises qui recrutent des femmes-cadres réussissent mieux que les autres, c’est que les femmes apportent des qualités naturelles qui seraient complémentaires (décisions prises collectivement, attention portée au travail des autres et des subalternes, scrupule...) à celles des hommes (prise personnelle de décision rapide, critique du travail d’autrui, certitudes...). Tout d’abord, il ne s’agit pas de la complémentarité de qualités naturelles : elles sont attendues  et forgées par les convictions sociales et les individus  s’efforcent de s’y plier. Ensuite, cette réussite s’explique par d’autres raisons : on a recruté les meilleurs statistiquement de chaque sexe d’une part (et donc éliminé les moins bons de sexe masculin) et, d’autre part, toute entreprise de travail en commun est sous-tendue par un principe de séduction latente qui entraîne non pas la compétition mais l’émulation (chacun cherche à donner son meilleur aux yeux de l’autre).

 

Les compétences n’ont pas de sexe, pas plus que l’intelligence ou l’imagination créatrice. Mais il faut pouvoir les acquérir et les exercer. Il convient donc de lutter contre les discriminations dont les plus fortes sont solidement ancrées dans des représentations mentales collectives :  une femme est incapable de faire ce métier, elle n’a ni la force ni l’endurance nécessaires, elle manquera d’autorité sur les équipes, elle n’aura pas les épaules ni le charisme pour s’imposer, une femme n’a aucun sens de la technique, ou des finances, ou de l’orientation... Mais aussi d’apporter un démenti formel à l’assertion utilisée dans les hautes sphères professionnelles et censée constituer un argument rédhibitoire lorsqu’il s’agit de recruter ou de promouvoir à des postes de commandement : il n’y a pas de femmes compétentes, de haut niveau, avec un bon dossier, correspondant aux exigences du poste. Cette invisibilité des femmes compétentes, dans l’exercice de la pensée, du savoir, de la technique mais aussi des fonctions dirigeantes et expertes, que ce soit dans l’entreprise, à l’université, dans les milieux de la recherche, de l’art, du sport, de la religion, du politique, que l’on voit si magnifiquement étalée dans les photographies de tribunes de colloques ou de débats télévisés, ne tient qu’à une chose : au fait qu’elle sont perçues comme femmes avant d’être savantes et capables mais c’est une assertion que les faits démentent.

 

Qu’il y ait un grand nombre d’actes concrets, d’ordre politique et technique, à accomplir, tant au niveau global qu’à celui des entreprises, est l’évidence même. On pourrait en faire une liste. Mais on ne peut faire l’économie d’une éducation de base auprès des responsables, des adultes, des enfants, pour faire comprendre la nature même de ce modèle dominant de pensée. Je plaide donc pour des actions menées frontalement en toute connaissance de cause non par seulement contre les effets et les conséquences de ce modèle dévastateur pour les femmes, mais contre ce qui en est le modèle idéel et la justification.

 

 

Françoise Héritier

Professeure honoraire au Collège de France

Publié dans femmes

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